Disposer durablement d’une capacité nucléaire ne signifie pas nécessairement tout faire soi-même. Entre indépendance technologique, maîtrise des compétences et regard extérieur, la sûreté invite à repenser ce que signifie réellement rester souverain.
De quelle souveraineté parle-t-on ?
Lorsque l’on associe nucléaire et souveraineté, on pense souvent d’abord à la technologie : maîtriser la conception des réacteurs, le combustible, les composants ou les compétences nécessaires à leur exploitation.
Mais ce n’est probablement pas là que se situe la finalité première.
Ce qu’un pays recherche en développant une capacité nucléaire, c’est notamment de disposer durablement d’un moyen de produire l’énergie dont il a besoin et de conserver une liberté suffisante dans son utilisation.
Autrement dit, la souveraineté recherchée est d’abord un résultat : disposer d’une capacité nucléaire que l’on puisse effectivement utiliser lorsque l’on en a besoin.
La maîtrise technologique et industrielle est alors un moyen de préserver cette capacité d’action.
Cette distinction est importante.
Un pays pourrait théoriquement maîtriser de nombreuses technologies nucléaires tout en restant dépendant d’un élément critique qui limiterait sa capacité à utiliser son parc. À l’inverse, il peut recourir à des technologies, des composants ou des services développés à l’étranger tout en conservant une capacité suffisante pour décider, exploiter et faire évoluer son programme nucléaire.
La question de la souveraineté nucléaire ne se résume donc pas à :
« Avons-nous tout développé nous-mêmes ? »
Elle pourrait plutôt être formulée ainsi :
« De quoi devons-nous disposer et que devons-nous maîtriser pour conserver durablement notre liberté de décision et d’action ? »
C’est à partir de cette question que le lien entre souveraineté et sûreté devient particulièrement intéressant.
Car parmi les capacités qu’un pays ne peut abandonner à d’autres figure celle de prendre, en connaissance de cause, les décisions qui engagent la sûreté de ses installations.
Être souverain, est-ce ne dépendre de personne ?
À première vue, la réponse semble évidente. Être souverain, ce serait être indépendant : décider par soi-même, disposer de ses propres moyens et ne pas dépendre d’un tiers pour exercer ses choix.
Appliquée à la technologie, cette conception conduit assez naturellement à une idée simple : plus un pays conçoit, développe et produit lui-même les technologies dont il a besoin, plus il est souverain.
À l’inverse, recourir à une technologie, à un fournisseur ou à des compétences extérieurs créerait une dépendance et réduirait cette souveraineté.
Cette intuition contient une part de vérité.
Une dépendance peut effectivement devenir une vulnérabilité si elle prive celui qui la subit de sa capacité à décider ou à agir.
Mais souveraineté et absence de dépendance sont-elles pour autant synonymes ?
Les définitions contemporaines de la souveraineté technologique apportent une réponse plus nuancée.
L’OCDE définit ainsi la souveraineté technologique comme la capacité d’une entité politique à agir de manière stratégique et autonome dans un contexte de concurrence mondiale fondée sur les technologies.
Elle la rapproche de l’autonomie stratégique, notion plus large désignant la capacité à agir de manière indépendante dans des domaines considérés comme stratégiques.
L’OCDE précise surtout que cette autonomie n’implique pas de s’isoler ou de se dissocier du reste du monde.
Cette distinction est importante : être autonome dans ses décisions ne signifie pas nécessairement être autosuffisant dans ses moyens.
La Commission européenne adopte une approche comparable. Dans sa communication du 3 juin 2026 sur la souveraineté technologique européenne, elle met en avant la capacité à développer, contrôler et déployer les technologies et infrastructures critiques, mais aussi la réduction et la diversification des dépendances stratégiques.
Elle affirme que la souveraineté technologique repose également sur l’ouverture et les partenariats et qu’elle ne signifie ni isolement ni découplage technologique.
La question n’est donc plus seulement de savoir si l’on dépend d’un acteur extérieur.
Elle devient : de quoi ou de qui dépend-on, dans quelle mesure, et quelles seraient les conséquences si cette dépendance devenait indisponible, incontrôlable ou contraignante ?
C’est précisément l’approche retenue en France pour la souveraineté numérique.
Lors du lancement de l’Observatoire de la souveraineté numérique le 26 janvier 2026, l’objectif affiché était d’identifier et de mesurer les dépendances critiques.
La démarche consiste notamment à déterminer de quelles briques technologiques les organisations dépendent, pour quels usages, puis à apprécier les vulnérabilités qui en résultent.
Cette approche conduit à distinguer deux notions que l’on confond facilement : l’indépendance et la souveraineté.
L’indépendance viserait à ne pas dépendre d’un tiers.
La souveraineté technologique peut, elle, s’exercer dans un monde où les interdépendances sont nombreuses, à condition de conserver une capacité suffisante de compréhension, de décision et d’action.
Il ne s’agit donc pas nécessairement de supprimer toutes les dépendances, mais d’identifier celles qui sont critiques, de réduire celles qui nous rendent vulnérables et de maîtriser celles que nous choisissons de conserver.
Cette formulation est ici une synthèse de ces différentes approches institutionnelles, et non une définition normative unique.
On pourrait ainsi résumer la différence de la manière suivante :
L’indépendance consiste à ne pas dépendre, la souveraineté à rester maître de ses décisions et de sa capacité d’action, y compris dans un environnement d’interdépendances.
Cette distinction prend une importance particulière lorsqu’on s’intéresse à des systèmes technologiques complexes.
Beaucoup de programmes nucléaires modernes reposent sur des collaborations internationales et mobilisent des connaissances, technologies, composants, méthodes et moyens industriels provenant de multiples acteurs.
La question pertinente n’est donc probablement pas de rechercher l’absence absolue de dépendance, mais de déterminer quelles capacités doivent impérativement rester maîtrisées pour que les décisions engageant la sûreté puissent être prises en pleine connaissance de cause.
Et c’est là que la question de la souveraineté rejoint directement celle de la sûreté.
Mais si la souveraineté n’exige pas de tout faire soi-même, jusqu’où peut-on confier une technologie à d’autres sans perdre la maîtrise nécessaire à la sûreté ?
Pour maîtriser une technologie, faut-il l’avoir conçue soi-même ?
Si la souveraineté n’impose pas nécessairement de tout faire soi-même, une objection vient immédiatement à l’esprit : pour bien maîtriser une technologie, n’est-il pas préférable de l’avoir soi-même conçue et développée ?
L’idée est particulièrement intuitive dans le domaine nucléaire.
Concevoir soi-même une technologie permet d’en connaître les principes, les choix de conception, les hypothèses, les marges et parfois les compromis qui ont conduit aux solutions retenues. Cette connaissance ne porte pas seulement sur le résultat final : elle comprend aussi le raisonnement qui a permis d’y parvenir.
Or cette compréhension profonde est précieuse pour la sûreté.
Lorsqu’un comportement inattendu apparaît, lorsqu’une modification doit être étudiée ou lorsqu’une hypothèse de conception doit être réinterrogée, connaître le pourquoi peut être aussi important que connaître le comment.
Le développement d’une technologie contribue également à créer et entretenir les compétences nécessaires pour la faire évoluer. Les difficultés rencontrées, les essais réalisés, les solutions abandonnées et les arbitrages effectués constituent progressivement un capital de connaissances qui ne se résume pas à une documentation technique.
De ce point de vue, le raisonnement semble donc solide :
- concevoir soi-même favorise la connaissance
- la connaissance favorise la maîtrise
- la maîtrise contribue à la sûreté
On pourrait alors être tenté d’en déduire qu’une technologie développée nationalement offre, par nature, de meilleures conditions de maîtrise qu’une technologie acquise à l’extérieur.
Mais cette conclusion va un peu trop vite.
Car avoir conçu une technologie et la maîtriser sont deux choses différentes.
Une organisation peut être à l’origine d’une technologie et, avec le temps, perdre une partie des compétences qui ont permis de la développer. Les équipes changent, les connaissances tacites peuvent disparaître, les chaînes industrielles évoluent et certaines capacités peuvent ne plus être entretenues.
À l’inverse, une technologie initialement développée ailleurs peut faire l’objet d’un processus d’appropriation : acquisition des connaissances, formation des équipes, compréhension des choix de conception, développement des capacités d’évaluation, adaptation aux exigences nationales, retour d’expérience, puis éventuellement modification et évolution de la technologie.
La question déterminante pour la sûreté devient alors moins :
« Qui a conçu cette technologie à l’origine ? »
que :
« Celui qui en porte aujourd’hui la responsabilité dispose-t-il des connaissances et des compétences nécessaires pour la comprendre, l’évaluer, la challenger et la faire évoluer ? »
Cela ne retire rien à la valeur du faire soi-même. Développer une technologie reste un moyen particulièrement puissant d’en acquérir une connaissance profonde et de construire des compétences durables.
Mais ce n’est peut-être ni une condition suffisante, ni une condition nécessaire de sa maîtrise.
L’histoire du nucléaire français offre à cet égard un cas particulièrement intéressant. La France a d’abord développé sa propre filière de réacteurs, avant de faire le choix d’une technologie américaine sous licence, puis de se l’approprier progressivement et de la faire évoluer.
Le passage des réacteurs UNGG aux réacteurs à eau sous pression permet ainsi de poser une question centrale : peut-on partir d’une technologie conçue ailleurs et en acquérir une maîtrise suffisante pour construire sa propre souveraineté — et sa propre approche de la sûreté ?
Des UNGG aux REP : peut-on s’approprier une technologie venue d’ailleurs ?
L’histoire du programme nucléaire français apporte un éclairage intéressant à cette question.
Dans les années 1950 et 1960, la France développe sa propre filière de réacteurs électronucléaires : les réacteurs UNGG, pour uranium naturel-graphite-gaz. Conçus par le CEA et EDF, ils utilisent de l’uranium naturel, du graphite comme modérateur et du gaz carbonique comme fluide de refroidissement. Les trois premiers réacteurs sont construits et exploités par le CEA, les suivants par EDF.
Cette filière s’inscrit alors dans une volonté d’indépendance industrielle et de développement technologique national. La France dispose ainsi d’une technologie qu’elle a largement développée elle-même et des compétences associées.
Pourtant, à la fin des années 1960, un changement majeur intervient.
Face au développement international des réacteurs à eau légère, la France décide en 1969 de construire ce type de réacteurs sous licence. EDF abandonne ensuite la filière UNGG au profit des réacteurs à eau sous pression (REP), issus d’une technologie américaine développée par Westinghouse. Le CEA indique que cette technologie est alors jugée plus simple, plus économique et mieux adaptée à l’ampleur du parc envisagé.
À première vue, le mouvement peut sembler paradoxal au regard de la souveraineté : la France abandonne une technologie qu’elle a contribué à concevoir pour adopter une technologie développée à l’étranger.
Mais l’histoire ne s’arrête pas à l’achat d’une licence.
Entre 1974 et 1981, la conception Westinghouse est progressivement adaptée afin de développer un standard français. Le CEA accompagne cette « francisation » de la technologie tandis que l’industrie française développe ses propres compétences autour de la conception, de la construction, du combustible, de l’exploitation et de la maintenance du parc.
En 1981, Framatome met fin à son accord de licence avec Westinghouse et négocie un nouvel accord lui donnant davantage d’autonomie. Cette évolution se poursuit avec les paliers successifs du parc français, jusqu’au N4, que l’AIEA décrit comme marquant l’aboutissement d’une conception française devenue pleinement autonome.
L’exemple est intéressant précisément parce qu’il ne correspond ni au « tout faire soi-même », ni au « acheter une technologie et rester dépendant de celui qui l’a conçue ».
Il décrit plutôt un processus :
acquérir une technologie → la comprendre → se l’approprier → l’adapter
→ développer ses propres compétences → acquérir progressivement davantage d’autonomie
La provenance initiale d’une technologie ne détermine donc pas, à elle seule, le niveau de maîtrise que l’on pourra en acquérir.
Mais il faut également éviter d’aller trop loin dans l’interprétation de cet exemple. Le passage des UNGG aux REP ne démontre pas qu’une technologie développée à l’étranger serait, par nature, plus sûre qu’une technologie nationale. Les deux filières appartiennent à des contextes technologiques et historiques différents, et le choix français répondait notamment à des considérations industrielles et économiques.
Ce que cette histoire montre en revanche, c’est qu’il est possible de partir d’une technologie conçue ailleurs et d’en acquérir progressivement une maîtrise profonde.
Et cette distinction est essentielle pour notre question de départ.
La souveraineté technologique ne réside peut-être pas tant dans l’origine de la technologie que dans les capacités que l’on possède pour la comprendre, l’évaluer, l’exploiter, la modifier et, finalement, la faire évoluer de manière autonome.
Reste toutefois une question.
Car s’approprier ce qui vient de l’extérieur n’est qu’une partie du sujet. L’extérieur peut-il aussi apporter quelque chose que l’on risque précisément de perdre lorsque l’on fait tout soi-même : un autre regard, d’autres expériences et la capacité de remettre en cause ses propres certitudes ?
La sûreté a-t-elle besoin d’un regard extérieur ?
Maîtriser une technologie suppose d’en connaître suffisamment bien le fonctionnement, les hypothèses, les limites et les conditions d’utilisation pour pouvoir prendre les décisions qui engagent sa sûreté.
Mais cette maîtrise comporte aussi un risque : à force de travailler avec les mêmes technologies, les mêmes méthodes et les mêmes raisonnements, certaines hypothèses peuvent finir par paraître évidentes au point de ne plus être interrogées.
C’est précisément l’une des raisons pour lesquelles la sûreté nucléaire accorde une place importante au regard extérieur et à l’évaluation indépendante.
Les standards de l’AIEA prévoient ainsi qu’une évaluation de sûreté fasse l’objet d’une vérification indépendante avant d’être utilisée par l’exploitant ou soumise à l’autorité de sûreté. Cette vérification doit être réalisée par des personnes compétentes et expérimentées différentes de celles qui ont effectué l’évaluation initiale.
L’objectif n’est pas de remplacer ceux qui connaissent le mieux l’installation ou la technologie.
Il est d’augmenter le niveau de confiance dans leur démonstration en introduisant une capacité de questionnement indépendante du raisonnement qui l’a produite. L’AIEA souligne d’ailleurs que cette vérification vise notamment les analyses réalisées par d’autres groupes ou organisations — concepteurs, fabricants ou constructeurs — afin de confirmer qu’elles satisfont aux exigences de sûreté applicables.
Le même principe se retrouve à une autre échelle avec le retour d’expérience.
Un pays ou un exploitant qui ne considérerait que sa propre expérience se priverait des enseignements tirés d’événements survenus ailleurs. Le système international de retour d’expérience de l’AIEA permet précisément aux pays participants d’échanger les enseignements d’événements significatifs pour la sûreté afin d’améliorer la sûreté des centrales nucléaires.
L’accident de Fukushima a rappelé l’importance de cette ouverture. Parmi les enseignements identifiés par l’AIEA figure la nécessité pour les programmes de retour d’expérience de prendre en compte des sources nationales et internationales, et d’en examiner périodiquement et indépendamment l’utilisation.
L’extérieur apporte donc au moins deux choses différentes.
D’abord, une expérience que l’on n’a pas nécessairement vécue soi-même.
Ensuite, des questions que l’on ne se pose plus nécessairement soi-même.
C’est un point essentiel pour notre réflexion sur la souveraineté.
Chercher à maîtriser une technologie ne devrait pas conduire à s’enfermer dans ses propres connaissances. Une organisation peut disposer de compétences remarquables, connaître profondément ses installations et conserver la maîtrise de ses décisions tout en recherchant volontairement des regards extérieurs capables de confronter ses analyses à d’autres expériences et à d’autres manières de raisonner.
Il n’y a pas de contradiction entre les deux.
L’autonomie apporte la capacité de décider.
L’ouverture apporte la capacité de se confronter à ce que l’on n’avait pas vu.
La sûreté a besoin des deux.
Dès lors, la souveraineté appliquée à la sûreté pourrait même inclure cette capacité à choisir ses apports extérieurs : savoir ce que l’on doit impérativement maîtriser soi-même, ce que l’on peut confier à d’autres, mais aussi ce que l’on a intérêt à faire challenger par d’autres.
Nous pouvons alors distinguer trois capacités qui se recouvrent sans être identiques :
faire, maîtriser, challenger
Et c’est peut-être leur articulation, davantage que la recherche du « tout faire soi-même », qui permet de concilier souveraineté et sûreté.
Faire, maîtriser, challenger : trois capacités différentes
Les quatre questions précédentes conduisent finalement à distinguer trois capacités que l’on associe facilement, mais qui ne se confondent pas : faire, maîtriser et challenger.
Faire, c’est disposer des compétences et des moyens nécessaires pour concevoir, développer, fabriquer ou réaliser soi-même.
Cette capacité est importante. Elle permet de développer des connaissances profondes, d’entretenir des compétences et de réduire certaines dépendances. Dans certains domaines jugés critiques, elle peut être indispensable à l’autonomie.
Mais faire ne garantit pas, à lui seul, la maîtrise.
Maîtriser, c’est être capable de comprendre suffisamment une technologie pour en connaître les principes, les hypothèses, les limites et les conditions d’utilisation ; pour évaluer les conséquences d’une modification ; et surtout pour prendre en connaissance de cause les décisions qui engagent la sûreté.
On peut donc maîtriser quelque chose que l’on n’a pas initialement conçu soi-même — comme l’histoire française des REP l’a illustré — à condition d’avoir acquis et entretenu les compétences nécessaires.
Inversement, avoir développé une technologie ne garantit pas que cette maîtrise sera conservée dans le temps.
Enfin, challenger, c’est conserver la capacité de remettre en question ce que l’on croit maîtriser.
Cela suppose d’examiner les hypothèses, de confronter les raisonnements à d’autres expériences, de rechercher les vulnérabilités et d’accepter qu’un regard différent puisse mettre en évidence ce que la familiarité avec une technologie avait rendu moins visible.
Ces trois capacités répondent donc à trois questions différentes :
- Sommes-nous capables de le faire ?
- Sommes-nous capables de le comprendre et d’en rester maîtres ?
- Sommes-nous capables de remettre en question notre propre compréhension ?
La sûreté ne conduit pas nécessairement à rechercher le maximum dans chacune de ces dimensions.
Tout faire soi-même aurait un coût considérable et pourrait conduire à se priver de technologies, de compétences ou d’expériences développées ailleurs.
À l’inverse, trop externaliser sans conserver les connaissances et les compétences nécessaires créerait une dépendance susceptible de réduire la capacité à prendre de manière autonome les décisions engageant la sûreté.
Et tout maîtriser sans organiser la confrontation de ses propres raisonnements exposerait à un autre risque : celui de ne plus voir certaines de ses propres hypothèses.
L’enjeu devient donc de trouver, pour chaque technologie ou fonction importante, la bonne articulation entre ces trois capacités.
On pourrait la résumer ainsi :
- faire ce qu’il est stratégique de savoir faire
- maîtriser ce que l’on choisit de confier à d’autres
- challenger ce que l’on croit maîtriser
La question de la souveraineté appliquée à la sûreté change alors de nature.
Elle n’est plus seulement :
« Que devons-nous faire nous-mêmes ? »
Elle devient :
« Quelles capacités devons-nous impérativement conserver pour rester maîtres des décisions qui engagent la sûreté ? »
| FAIRE | MAÎTRISER | CHALLENGER |
|---|---|---|
| Concevoir | Comprendre | Questionner |
| Développer | Évaluer | Confronter |
| Fabriquer / réaliser | Décider | Rechercher les angles morts |
| Entretenir les savoir-faire | Faire évoluer | Introduire un regard indépendant |
| Capacité d’action | Capacité de décision | Capacité de remise en question |
Et si la souveraineté consistait d’abord à rester maître de ses décisions ?
Nous pouvons maintenant revenir à la question de départ.
Faut-il tout faire soi-même pour rester souverain ?
L’analyse précédente conduit plutôt à déplacer la question.
Si la souveraineté recherchée est la capacité à disposer durablement d’un parc nucléaire et à conserver la liberté de l’utiliser, alors le « tout faire soi-même » n’est pas une fin en soi.
Il peut être nécessaire dans certains domaines.
Une dépendance devient critique lorsqu’elle peut priver celui qui la subit de sa capacité à comprendre, à décider ou à agir. Dans ce cas, conserver ou développer une capacité propre peut devenir une condition de la souveraineté.
Mais toutes les dépendances n’ont pas les mêmes conséquences.
Une technologie peut avoir été développée ailleurs et être progressivement appropriée, comme l’histoire française des REP l’a montré. Des compétences ou des expériences extérieures peuvent également renforcer la sûreté lorsqu’elles apportent un regard différent, un retour d’expérience plus large ou une capacité de challenge indépendante.
La question essentielle devient donc moins celle de l’origine des technologies que celle de la maîtrise des dépendances.
Pour chaque technologie, compétence, composant ou service dont dépend un programme nucléaire, il faudrait pouvoir se demander :
Que se passerait-il si nous n’y avions plus accès ?
Puis :
Disposons-nous des connaissances, des compétences et des alternatives nécessaires pour continuer à prendre les décisions qui nous appartiennent ?
Cette grille conduit à une conception peut-être plus exigeante de la souveraineté.
Car il est relativement simple de mesurer ce que l’on fait soi-même. Il est beaucoup plus difficile d’évaluer ce que l’on maîtrise réellement.
Dans le domaine de la sûreté, cette exigence est particulièrement forte. L’AIEA rappelle que la responsabilité première d’un programme nucléaire — notamment en matière de sûreté — demeure celle du pays concerné et ne peut être externalisée. Elle souligne parallèlement l’importance de la coopération internationale et de l’accès aux technologies et au combustible.
On pourrait alors parler, non pas comme d’une notion réglementaire établie mais comme d’une grille de lecture, de « souveraineté de sûreté » :
la capacité à prendre de manière autonome et éclairée les décisions qui engagent la sûreté, y compris lorsque certaines technologies, compétences ou ressources proviennent de l’extérieur
Cette souveraineté ne demande donc pas nécessairement de tout faire.
Elle demande de savoir ce qu’il est indispensable de faire soi-même, ce que l’on peut confier à d’autres sans perdre sa capacité de décision, et ce que l’on a au contraire intérêt à ouvrir à un regard extérieur.
Nous retrouvons ainsi les trois capacités distinguées précédemment :
- faire ce qu’il est stratégique de savoir faire
- maîtriser ce que l’on choisit de confier à d’autres
- challenger ce que l’on croit maîtriser
La souveraineté utile à la sûreté ne serait alors ni l’autarcie, ni la dépendance.
Elle serait la capacité à choisir ses dépendances sans leur abandonner la maîtrise de sa sûreté.



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